Sous les tropiques…

De garde en secteur rural le samedi 15/12/12 aux alentours de 20 heures. J’arrive à destination après 30 minutes de route. La régulation du SAMU m’a demandé de venir faire le point.

La nuit, tous les chemins se ressemblent. Je suis arrivé devant un engin agricole et une grange, alors que pour moi, je n’avais pas quitté la route. Heureusement, cahotant dans ma voiture au passage des roues sur les bosses boueuses, je ralentissais l’allure. Je n’étais pas sûr de l’endroit. J’avais bien regardé le trajet sur le PC avant de partir, mais 17 km plus tard, allez savoir! De l’intérieur de la voiture, je cherchais des yeux une lumière, quelqu’un, un indice. J’ai alors trouvé un cône lumineux hystérique. J’ai éteint le moteur et me suis dirigé vers le sommet de cette forme géométrique. C’était la lampe frontale de l’ouvrier agricole qui rangeait ses outils.

— Bonsoir monsieur! que je lui dis. Suis-je bien chez une vielle dame pour laquelle son fils a appelé le SAMU..? J’avais oublié son nom, et le papier sur lequel j’avais noté les informations….perdu…

— Euhhhhh….?? une vielle dame…!!? qu’il enchaîna surpris.

— …. Oui, c’est bien ça, que je le confortai.

— Ahhh!….. qu’il fit après avoir déposé le matériel dans le coffre de son auto. Bien sûr! je ne savais pas qu’elle était malade.

Il m’indiqua les quelques mètres à faire pour me garer devant l’entrée qui se situait en contre-bas. La mallette de visite main droite, le sac d’urgence main gauche et l’appareil pour enregistrer le rythme du coeur (ECG) en bandoulière, je rejoignais l’entrée. Trois personnes m’attendaient sur le palier dont l’ouvrier agricole qui venait de leur livrer son rapport.

— Bonsoir Docteur! je suis la petite fille, me confia l’une d’elle.

— Enchanté lui dis-je, dans l’impossibilité de lui serrer la main. Les chinois, eux, ont tout compris, ils inclinent la tête.

— Bonsoir Docteur! c’est moi qui ai appelé. Je vous en prie…entrez! me pria l’autre personne.

— Merci bien! l’ai-je remercié

— Bonsoir Docteur!… me vint de la part d’une jeune fille lorsque je franchis le seuil de la porte. Elle se présenta comme l’arrière petite fille.

— Bonsoir! lui dis-je étonné.

Ce lieux me paraissait tellement isolé, que je ne m’attendais pas à voir tant de têtes. Ces campagnes recèlent de ressources insoupçonnées. Du lien, ici, il y en a! Leur médecin est bien un médecin de famille, pas de doute. Quoi qu’en disent les médias…la réalité du terrain est autre!

A l’intérieur, il faisait bon et ça sentait la soupe. Je voyais à ma gauche le visage de la malade. Enfin plutôt de la patiente. Malade…? Je posai mon chargement et m’adressai à elle en forçant un peu la voix.

— Bonsoir madame! Je suis le médecin. Quelle est votre nom?

— Ahhhh…! fit-elle enjouée. Puis un silence succéda. Elle avait entendu le mot magique…Tout le reste n’avait aucune importance. J’aurais pu dire ce que je voulais. Elle s’était arrêté à ces sept lettres là.

— Et votre nom? lui dis-je, l’air complice.

— Peut-il répé…er?….adressa-t-elle à l’attention de son fils.

Elle avait un accent bien prononcé, ce qui n’était pas sans m’amuser. D’ailleurs son fils et les autres s’amusaient également.

— Elle vous demande de répéter, me dit-il, en m’encourageant.

— Vo-tre nom ? Quel-le est vo-tre nom? que je prononçais le plus distinctement possible.

— Célés…ine m’a-t-elle répondu.

— Célé…? sine…? que j’ai découpé, en cherchant des yeux l’approbation de la famille, dans un regard circulaire panoramique empli de doute.

Aussitôt dit, aussitôt corrigé. — Célestine!! — dévoilèrent les membres du clan, en choeur, légèrement agacés. Il s’en ait fallu de peu pour que je finisse au coin avec un bonnet d’âne en guise de coiffe. Voire pire, assassiné par leurs regards convergents, bienveillants. J’ai donc obtenu le prénom sans le nom. Je me suis mis à l’appeler Célestine. C’était son souhait et le leur. J’avoue que ça m’allait bien, cette proximité.

Le soulagement revenu dans la salle, tout le monde a pu partager son plus beau sourire, moi y compris. S’en est suivi quelques formules de politesse et une invitation de leur part à faire tomber mon pardessus. Cela tombait à point nommé dans cette chaleureuse pièce de vie du corps de ferme. Une table, des chaises, un buffet, un poêle, une vielle dame et un escalier en colimaçon à l’angle. — Ah oui…! J’oubliais… surtout, une température dépassant les pics enregistrés en plein été. — Libéré, donc, de mon habit d’apparat, le reste allait pouvoir couler.

Célestine était assise, attentive. Elle siégeait entre le poêle et le radiateur électrique. Autant dire qu’elle séchait. D’ailleurs, elle lança un — J’ai soif! — qui ne surprit personne. Immédiatement, cette injonction amena une mécanique réflexe chez la plus jeune d’entre nous qui versa un verre d’eau et le proposa à la doyenne. Puis, elle reprit sa place. Je compris d’où venait l’autorité.

Je me suis approché de Célestine pour reprendre la conversation. J’ai alors découvert son visage ridé, radieux, rayonnant d’une innocence enfantine. Pourtant, j’étais là pour elle. Le reste de l’auditoire fit également un pas en avant. Elle allait pouvoir se raconter. Nous étions prêts à l’écouter comme les enfants le sont autour du conteur. Il faisait chaud autour du feu.

J’apprenais que, vers midi, cette centenaire en devenir avait chuté dans cette pièce. Il lui restait trois mois avant d’accrocher les deux zéros. Impressionnante de présence! Son fils, vivant sous le même toit, avait pu l’aider à se relever rapidement. Depuis elle était resté près du brasier. Elle avait senti le malaise arriver, mais n’avait pu s’asseoir à temps. Je ne retrouvais pas de notion de perte de connaissance, par contre, elle avait cogné le front au sol. Elle s’exprimait parfaitement bien et de manière cohérente. Elle prenait deux traitements. Un diurétique de l’anse type furosémide et plus récemment un inhibiteur de l’enzyme de conversion pour soulager le coeur. A la question — Y’a-t-il des problèmes de santé connus…? —  la réponse de son fils était — Non, elle prend juste ces deux traitements. — Pas toujours évident de recueillir l’ensemble des données. Toujours est-il qu’elle n’était pas suivi par un spécialiste d’organe.

Je compris également lors de l’entretien que son fils avait été opéré d’un cancer du poumon. Il ne lui restait qu’un demi-organe en tout et pour tout. Je lui ai fait part de la chance qu’il avait d’être rescapé. J’ajoutai — une fois que les cinq ans sont passés….– Heureusement qu’il me coupa et me dit — moi, ça va faire deux ans!– L’échange se prolongea sur un autre sujet. Ces fameuses cinq années représentent le repère au-delà duquel les cancers sont moins à risque de récidive.

Je passais à l’examen de Célestine. La prise de la pression artérielle retrouvait 70/50 aux deux bras. Chiffres bas, en dessous des précédents. Pas de température. L’auscultation ramenait des bruits du coeur réguliers aux alentours de 80/min, avec un souffle de rétrécissement aortique. La valve principale du coeur est atteinte comme souvent à un âge avancé. Des râles crépitants occupaient les poumons jusqu’à tiers champs des deux cotés signant la présence d’eau. Elle avait les jambes gonflées comme à l’habitude selon ses proches. Les signes droits orientaient vers une altération de la fonction du coeur droit. L’examen neurologique était normal.

Le bilan des lésions liées à la chute se limitait à un traumatisme du genou droit qui était gonflé ++ et une ecchymose au front. Elle pouvait se mettre debout seul et marchait avec ses deux cannes. Néanmoins, la marche était précaire ce qui n’était pas le cas auparavant.

Je terminai l’examen en lui demandant comment elle se sentait. — Moi ça va…, qu’elle me disait. Mais ce genou!…qu’elle accusait. —  Sorte de dépersonnalisation de Monsieur genou. Eh bien oui!… il y avait Célestine et Mr Genou. Ce dernier était coupable avant même que le jugement ne soit prononcé par les autorités compétentes. La présomption d’innocence, une nouvelle fois bafouée!

Je pouvais désormais faire le point avec la patiente et sa famille. Je leur ai transmis ma synthèse de la situation. Nous avons décidé, en respectant l’avis de Célestine et leur souhait, qu’elle resterait à la maison. J’ai donc effectué quelques modifications dans le traitement et me suis tenu disponible sur le weekend en cas de nouveaux signes ou aggravation de la situation. Je serais bien resté avec eux tant la chaleur de ce lieu et de ces gens m’étaient agréables.

De nouveau à mon poste de conduite, la route apparaissait par tronçons. Elle imposait la tessiture du tableau mouvant qui se dessinait devant moi. Les formes variaient peu. Quant à la perspective, pareille à la profondeur de champs, elle fluctuait à mesure que la bagnole s’approchait ou sortait d’un virage. Les plus doués d’entre eux, communément appelés les « épingles à cheveux », en faisaient voir de toutes les couleurs à ces croûtes fugaces. Sur ces routes où tout est noir, les éclairs lumineux engendrés par les panneaux de signalisation, n’en finissaient pas de décoller mes rétines. L’arrivée à l’entrée d’un village soulageait mon pauvre organe des sens. Il goûtait alors, tout comme moi, à la magie de Noël.

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