En transit, partie 2

Hans jeta un oeil furtif sur son bagage, comme pour se rassurer. Il fit de même, discrètement, sur celui d’Achille-tendon qui servit d’étalon. Puis, il regarda de nouveau devant lui, apaisé et heureux. Dans son dos, les têtes des usagers se mirent à chanceler du premier jusqu’au dernier. Ils reproduisirent tous l’inutile vérification. Hans remarqua qu’il était bon de se faire peur. Pas des grosses peurs, mais des petites frayeurs du quotidien pensa-t-il. Il s’interrogea et se demanda comment serait la vie sans ces peurs. Il en conclut qu’elles étaient nécessaires dans nos sociétés occidentales. Avoir peur, c’était être vivant, c’était sentir la vie se réapproprier le corps, finit-il par se dire, content d’en être arrivé là. Hans était de ceux-là, il faisait partie de ces gens qui malgré leur nouveau statut social de privilégié ne souhaitaient pas s’abandonner à la compulsion. Il préférait encore la réflexion et ses petits bonheurs. D’ailleurs, Il lui arrivait d’écrire des notes sur des bouts de papier. Venu le moment où il fit face à l’hôtesse répressive qui lui tendit la main comme pour la baiser après lui avoir dit :  » bonjour monsieur… » en inclinant la tête avec un sourire à peine exagéré. Hans lui répondit :  » bonjour… » et lui donna seulement ses papiers. A contre-cœur il s’était orienté vers l’hôtesse aux cheveux blonds. Il était donc empreint d’une certaine peur. Elle, était détendue et dominante à ce moment précis. Bien au-delà de ses espérances juvéniles; Ophélie, ravagée par l’acné à l’adolescence et portant des lunettes, avait eu son premier rapport sexuelle à vingt-deux ans grâce à Badoo. Pour se faire, elle avait discuté pendant six mois avec « Poisson clown », pseudonyme utilisé par Jean-Claude – un homme de trente ans qui se décrivait comme un épicurien jouissant des bonheurs simples de la vie. Ce qu’elle voulait c’était un homme gentil, au moins pour la première fois, après elle verrait. Du coup, arrivée à 33 ans, elle avait expérimenté les longues, les fines, les courtes, les grosses, les roses, les noires…elle se sentait prête à raccrocher pour entamer une vie de famille. Elle rayonnait enfin de son ego retrouvé. Elle pouvait commencer à se réaliser. Au moment de rendre les papiers à Hans, elle prolongea son doux regard par une belle attention:

 » C’est rigolo… j’ai failli acheter les mêmes. Elles sont bien. C’est du bois?…                            — Non non, c’est une imitation bois, c’est une matière plastique, renseigna Hans. Le bois serait sans doute trop lourd pour des lunettes, rajouta-t-il.                                                          — D’accord… bon voyage monsieur…dit-elle, à voix feutrée.                                                                 – Merci, au revoir…  » répondit Hans, charmé par ce moment.

Il se dirigea vers le long couloir qui l’amena directement à son siège 19C après un ultime contrôle de routine à l’entrée de l’A320. Il retira son manteau et l’inséra avec son bagage dans le coffre situé au-dessus du siège. Il gardait avec lui le livre qu’il avait entamé. Une fois assis, et comme par habitude, il boucla la ceinture et se mit tranquillement à lire. Il savait bien que les pages survolées pendant les premières minutes seraient à reprendre. Il se savait distrait dans cette période qui précède l’envol. Hans avait besoin d’un certain temps avant d’adopter définitivement sa nouvelle assise – confortable et dodue. Ce siège – cher payé – lui rendait son rang, bien qu’il n’y était pas attaché. Il allongeait les jambes puis les fléchissait, comme pour apprécier l’espace qui lui avait été consenti. Il se disait qu’ayant testé cette place près du couloir à plusieurs reprises, il allait abandonner sa lubie du hublot. Il avait conscience, ici, de faire le choix du confort et de laisser un temps le privilège du contact extérieur. Au moment d’aborder la cinquantième page de son livre, il entendit souffler dans l’allée centrale. Il reconnut épis de blé qui s’installait dans la rangée de siège opposée plus ébouriffé que jamais.

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