En transit, partie 3

Le chef de cabine prit la parole et sa voix rebondit sur les parois rigides et froides de l’avion. Le haut-parleur, projetant le son, rappelait à Hans son expérience déjà ancienne du talkie-walkie. Il retournait, pour quelques instants, dans le monde de son enfance entouré de son père, de ses frères et de sa sœur. Il se remémorait la magie qu’opérait alors sur eux cet appareil — visuellement et fonctionnellement simple. Ils l’utilisaient pour un jeu de cache-cache revisité où le planqué guidait les autres au moyen d’indices,  » tu chauffes »… » t’es froid »…  » tu brûles »… « t’es glacé », glissés au microphone. Evidemment, le planqué prenait soin de réduire le volume de la réception pour éviter toute mise à jour précoce. Les autres devaient décrire leur position et se laisser guider par sa voix. Le père d’Hans avait défini les limites acceptables du périmètre de jeu. Pour la maison, cela correspondait à toutes les pièces excepté la chambre des parents et le grenier. Pour l’extérieur, l’espace était celui du jardin de 2000 m2 qui comptait de nombreux arbres et arbustes ainsi que des haies pouvant accueillir le maquisard. L’abri de jardin et le poulailler étaient quant à eux des zones non autorisées. Leur papa avait mis au point ce jeu à des fins d’apprentissage. Il souhaitait sensibiliser ses enfants à l’attention, à l’écoute et à la déduction. Il ne pouvait s’empêcher de tout rationaliser. Hans le savait, il voyait bien que son père mettait du coeur à l’ouvrage. Ces moments de complicité, rares, suffisaient à Hans pour ressentir tout l’amour de son père. Il appréciait ce cadre paternel, bien que lui-même, ses frères et sa sœur aimaient à le transgresser. Alors, le poulailler, l’abri de jardin, la chambre des parents et le grenier finissaient par accueillir tout ce petit monde.

Quand Hans reprit le fil du temps, les démonstrations des mesures de sécurité se terminaient à bord de l’Airbus. Il baissa à nouveau la tête pour reprendre la lecture à partir de la page 47. Il ne décolla plus ses yeux du bouquin jusqu’à la première turbulence qui accompagna la phase de descente. Le sablier se remit alors à couler et Hans se sentit presser par le temps. Il souhaitait absolument terminer le chapitre 4 avant d’atterrir. Peu importe les mouvements involontaires dont il était saisi, il se concentrait pour accrocher les mots et ne pas les lâcher. C’était maintenant devenu un défi. A la clef, soit une joie intense en cas de réussite, soit une frustration en cas d’échec. Sans le savoir, il reproduisait les habitudes du travail où il se voyait fixer des objectifs par les cadres supérieurs. Depuis qu’il avait ce job, Hans avait la fâcheuse tendance à tout planifier, ce qui agaçait de plus en plus sa femme. Son défi l’amena à quitter son siège en dernier, il avait fini son chapitre. Il prit son bagage à main, y glissa le livre et se dirigea vers la porte avant. Il regarda la rangée de sièges opposée et repensa en souriant à cette jeune fille blonde qui l’avait amusé. Il traversa des couloirs puis arriva au grand Hall, où il ralentissait souvent. Il s’attarda un instant devant l’immense verrière qui donnait sur le tarmac de l’aéroport. Puis, il descendit les marches et rejoignit l’arrêt de l’Orlybus comme il en avait désormais l’habitude.

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